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Nos lecteurs ont la parole

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Témoignage d'une ancienne du Bon Pasteur de Marseille, suite à l'étude de René Dupuy, Filles "perdues, filles "redressées" au Bon Pasteur du Puy (XVIIIe, XIXe, XXe siècle), dans Histoire Sociale n°4, 2013.

 

Mes jeunes années

«Je revois l'expression suspicieuse et ironique de certains de vos visages, lorsque qu'au cours d'un travail, en atelier d'écriture, à propos de l'enfermement, je vous révélai en avoir connu le goût âpre, en maison de correction, où mes parents me placèrent cette année-là.

Vos interrogations muettes et vos sourires entendus, me remuèrent l'espace d'un instant, et firent ressurgir les nombreuses cicatrices qui marquèrent mon corps, mon cœur, mon enfance, mon adolescence... Un passé révolu, me direz-vous? J'aurais tant souhaité le jeter aux oubliettes, mais il est tapi dans un coin de ma mémoire, comme une encre indélébile, et, insidieusement, il régit toute la suite de mon histoire personnelle, bonne ou mauvaise... Au cours des années, la souffrance s'atténue, certains souvenirs s'estompent et l'envie de survivre me pousse à les refouler, à les enfouir ... pourtant, certains, les plus marquants demeurent à jamais.

Nul ne devrait, sans savoir, sans connaître, sans l'avoir vécu, juger de ces « brebis égarées ». Ce sont souvent des adultes pervertis qui les orientent sur les chemins de l'anormalité ou de l'immoralité, sinon pire.

En temps normal, déjà, la vie de chacun est en soi une grande aventure. Sous les cieux orageux, inhospitaliers de certains, elle frappe durement, sans tenir compte du devenir de ces personnes.

Comme l'exprimait si bien Simone de Beauvoir, notre monde, à cette époque, était un monde d'hommes. Femmes et enfants n'avaient que peu droit de cité, et subissaient les lois de ces messieurs.

Les établissements du Bon Pasteur, assimilés dans la tête des gens aux prisons pour mineurs, avec leurs hauts murs couverts de tessons de bouteilles pour éviter les évasions, ne bénéficiaient pas d'une bonne notoriété, et leurs pensionnaires, encore bien moins...

Que de fois, lorsque j'osais me rebiffer avec une certaine arrogance pour masquer mes désarrois, mon beau-père n'avait-il pas menacé de m'y interner si je ne me tenais pas tranquille !!! Pourtant, je n'imaginais pas qu'il puisse avoir l'audace de mettre ce projet à exécution, persuadée que le risque de le dénoncer pèserait tant soit peu, dans la balance de cette décision. Sûr de lui, mais surtout de mon silence, il me tenait par des chantages affectifs, m'assurant que ma mère était une grande cardiaque, que la moindre contrariété pouvait la faire mourir. Il m'affirmait que si je parlais, les services sociaux nous placeraient et que je serais séparée de mes frères et sœurs... que, de toutes façons, ma parole ne vaudrait rien contre la sienne, qu'il dirait que c'était moi qui lui courais après et j'en passe... Je savais également qu'aux yeux de la famille, il me faisait passer pour une dévoyée.... Pour ne pas ébranler ce fragile édifice familial, parce qu'il était le mien, le seul que je connaisse, je subissais en silence par peur de l'inconnu.

Si, à la maison, je me devais d'être obéissante, il en était tout autrement à l'école où je brillais par mon arrogance, mon indiscipline, mes bagarres et ma paresse... En effet si ma mère misait sur la réussite scolaire de mon frère, mon beau-père misait sur la mienne, mais, sournoisement belliqueuse, je ne voulais absolument pas lui donner satisfaction... D'autant que lorsqu'en 1952, je me présentai au concours d'entrée en 6e que j'eus le pot de réussir, il s'empressa de raconter à tout le monde qu'il avait fait intervenir de ses connaissances pour cela, ce qui bien sûr, était faux. Mais toute la famille le crut, moi y compris... A partir de ce moment-là, je me fermai complètement à l'école et à ce moyen de lui être redevable et surtout agréable... Certes, je péchais surtout envers moi, et contre un meilleur avenir, mais en ce temps-là, je ne pouvais réfléchir aux conséquences de ce comportement.

Rien de ce qui va suivre, ne serait arrivé, si à la fin du premier trimestre 1955, à l'école Ste- Marie à Aix-en-Provence, en nettoyant notre classe, une sœur, au fond de mon pupitre, n'avait trouvé un cahier contenant des dessins tracés de ma main, illustrant ce que je vivais depuis dix ans à la maison... je me passerai de tout commentaire... Nous devions vider nos casiers mais j'avais volontairement laissé là mes œuvres, pour ne pas les ranger chez moi où mon beau-père fouillait sans cesse nos affaires. Pas de chance- ou par chance- cette fouineuse les trouva. Mes parents et moi, fûmes convoqués sur le champ à l'école. Loin d'apprécier mes petits talents graphiques, d'une si grande éloquence, je fus renvoyée illico, comme une pestiférée, sans autre forme de procès... De quoi vous dégoûter de l'art pour très longtemps ! Me laissant seule avec des parents, peu enclins à me complimenter, ce dont je me souviens surtout, sur le trajet du retour, c'est de la panique qui montait en moi, car je me doutais bien que, mon charmant beau-père, me ferait payer cher cette audace, d'autant plus cher que depuis plus de six mois je ne me laissais plus approcher par lui et fuyais les tête-à-tête qu'il s'ingéniait à provoquer. Je l'évitais et me rebiffais par tous les moyens, ce qui le rendait de plus en plus hargneux à mon égard... Après mon renvoi, il dressa à mon intention, toute une liste de travaux, ménagers, scolaires, impossibles à réaliser au cours de ses 8 heures d'absence ( il était sous-officier dans l'armée de l'air ), et, lorsqu'il rentrait de la caserne, je recevais autant de coups de ceinture que de tâches non accomplies. Il trouvait là un plaisir sadique à me faire courber l'échine, pleurer, à se venger de mes rebellions, à propos de ce renvoi... Ma mère acceptait, sans broncher, persuadée qu'il agissait ainsi pour mon bien... Je les maudissais en silence, me jurant qu'un jour ... lorsque je serais adulte ... je leur ferais payer cher tout ce à quoi, je devais me plier, la rage au cœur. Bien plus tard, je comprendrai, vu son état d'esprit, qu'il ne pouvait me pardonner cette silencieuse, mais flagrante dénonciation qu'auraient pu traduire ces dessins, s'ils étaient tombés dans des mains plus averties. Le risque latent que je représentais, ne devait pas le rassurer. Je devenais incontrôlable... La peur de perdre son ascendance sur le clan familial ne devait guère le réjouir, lui qui, depuis dix ans, nous manipulait en maître, avec son art du clivage, du chantage... Son autorité, sa toute puissance, mises à mal, il se sentit obligé de sévir avec plus de brutalité.

En cette période de disgrâce totale, de mon côté, je n'acceptais pas d'être traitée de la sorte... Je me désolais amèrement d'être sa fille, c'était pour moi, la pire des malédictions... De ne pas être né garçon, et de subir cette honte, conséquence, croyais-je, de mon sexe féminin... Il me fallait partir de la maison, quitter cette existence pourrie qui me bouffait l'âme, le corps, l'esprit, et me donnait des envies meurtrières... Je décidai de fuir... Je prévins ma sœur, en lui faisant promettre de ne rien dire aux parents. Nous pleurâmes beaucoup ; l'idée de laisser les plus jeunes me chavirait, mais je ne voulais plus rester là à attendre les sanctions paternelles, sans réagir.

Je soulignerai entre parenthèses, que J., ma sœur âgée de deux ans et demi de moins que moi, subissait les mêmes abus, depuis l'arrivée de ce beau-père au foyer... Traumatisée, elle se replia sur elle-même, sans pouvoir en parler, pas même à moi. Elle glissa dans le silence et les larmes à tous propos... Ce fut là son seul système de défense... Elle savait pour moi, mais sa peur de lui, si profondément ancrée, ne lui donna jamais le courage de me faire partager ses profondes angoisses. Elle ne se confiera à moi que vers ses vingt-quatre ans. Souvent elle se balançait d'avant en arrière, à la manière des psychotiques, et lorsque le beau-père lui posait sèchement la question "Qu'est-ce que tu as ? " elle fondait en larmes et faisait pipi par terre... Ce qui lui valait d'être punie ou giflée... Cela, jusqu'à ses quatorze-quinze ans... et peut être plus.

Plus extravertie, coléreuse, révoltée, je camouflais mes tourments à travers des attitudes arrogantes, belliqueuses, garçonnières, et affichais des manières pleines de bravades et de faux-semblants pour supporter l'invivable, et me protéger des courroux ou des approches perverses de celui qui disait remplacer notre papa.

Quant à mon frère qui n'eut pas le loisir de l'intéresser, mais qui, au contraire devait le gêner dans ses entreprises ambiguës, on lui fit miroiter qu'une école militaire serait formidable pour son avenir... Il fut admis aux enfants de troupes E. Herriot.

Et, notre mère, dans tout cela, où pouvait-elle bien se situer ?

Veuve à 25 ans, infantile, naïvement crédule, influencée par le prestige de l'uniforme de ce jeune pilote de sept ans son cadet ( nous l'étions tous, au début, lorsqu'il venait voir maman). Persuadée qu'il ne pouvait être que sublime et noble pour vouloir l'épouser malgré ses trois bambins âgés respectivement de cinq ans et demi, quatre ans et demi et trois ans, elle lui céda les rênes de notre existence, confiante et béate, sans jamais discuter son autorité, ni ses côtés sadiques indiscutables. Il put ainsi gérer, cliver, manipuler, nous isoler par le silence du monde extérieur. Nous allions à l'école, certes, faire des commissions, mais il chronométrait nos temps d'absence. Il nous était interdit de recevoir des copines à la maison ou d'aller chez qui que ce soit.

Je rajouterai qu'un évènement important renforça mon silence... La naissance d'une petite sœur en 1949, dont je devins la seconde petite maman. Il sentait, probablement, que je ne courrais pas le risque, en le dénonçant, que l'on nous sépare tous les quatre en nous plaçant dans des familles d'accueil... et, c'était plus fort que moi, mine de rien je surveillais ses attitudes. S'il avait osé poser ses pattes sales sur la petite, je croyais avoir le courage de le tuer dans son sommeil... Je ne sais s'il a ressenti cela, mais, il n'osa jamais s'y aventurer... Simplement, peut-être, parce qu'elle était sa vraie fille ? Pourtant, bien des années plus tard, nous apprendrons qu'il récidiva, avec sa propre petite-fille, encore un bébé de pas même deux ans... Je referme là cette longue parenthèse, pour vous expliquer l'ambiance dans laquelle nous pataugions, et la suite des évènements.

Pour en revenir à ce jour où je décidai de fuguer en douce, après avoir préparé quelques affaires et embrassé mes sœurs, j'avouerai que ce fut un coup de tête. Sans vraies amies, sans parents au courant de notre histoire, je m'aventurais à l'aveuglette, aux hasards des chemins de campagne aixois. Dans l'après-midi, je sonnai chez une camarade d'école, espérant naïvement qu'elle pourrait m'héberger, le temps de trouver une meilleur solution. Sa mère, ne l'entendit pas de cette oreille, et pour cause... Aujourd'hui, je comprends sa position, elle n'avait guère envie de se retrouver avec des problèmes... Elle téléphona, probablement, aux miens, en douce, avant la fin de l'après-midi... En les voyant arriver chez elle, je me sentis vidée de tout courage, abandonnée, prisonnière... La tête basse, je rentrai au bercail... Ma sœur m'apprit que les gendarmes me recherchaient ainsi qu'une jeep de la caserne, depuis le matin même... Mon beau-père me dit " Tu es trop petite pour partir seule dans ce grand monde " (quel bon papa ....) mais, rassuré de me récupérer aussi aisément, il ne fit aucun commentaire agressif. Le lendemain, convoquée par les flics, j'osai m'aventurer à leur expliquer que ce charmant beau-père, me tournait autour, car il me fut impossible de dire ce qui se passait en réalité... La trop grande honte et la peur d'être séparée à jamais de ma fratrie me muselaient littéralement... Le soir, de mon lit, j'entendis celui-ci se plaindre à ma mère : " Qu'a-t-elle pu raconter aux gendarmes, car ils m'ont posé des questions malsaines sur mes relations avec ta fille... c'est révoltant avec tout ce que j'ai fait pour eux... etc. etc. ..tandis qu'elle essayait de " le rassurer " je réalisai l'ampleur de son hypocrisie qui me laissait désespérée et sans possibilité de me défendre.

Durant quelques jours, personne ne me fit de réflexions déplacées sur l'avortement de mon projet de fuite... bien au contraire, mes vieux me proposèrent quelques jours de vacances en Arles chez un oncle cheminot qui avait huit enfants ... pour " me permettre de réfléchir..." Ravie, je pensai que peut-être, ma fugue leur permettrait-elle de comprendre mes désarrois profonds et qu'ils allaient peut-être faire leur mea culpa, de sorte que notre vie deviendrait normale, comme dans les autres foyers. Je me promis d'être plus sage, et repris un peu confiance.

Je profitai pleinement de ces miraculeuses vacances lorsqu'un beau jour, mon oncle me dit " Je te ramène vers tes parents, ils nous attendent gare Saint-Charles à Marseille". Un peu étonnée, car nous habitions Aix, mais je pensai que cela était plus simple pour le Tonton, je ne relevai pas vraiment ce fait. Effectivement, ils nous attendaient devant un taxi, l'air sombre et morose, qui m'interpela vaguement. Le long du trajet, ils ne desserrèrent pas les dents, et je n'osai rien demander, pourtant, lorsque le taxi s'arrêta 145 Bd Baille, devant les haut murs du Bon Pasteur, je saisis soudain où ils venaient de me conduire... et le pourquoi de ces généreuses vacances. Le temps pour eux de faire les démarches auprès des services sociaux afin que mon internement soit agréé sans problème et sans possibilité pour moi de fuguer à nouveau... Un long frémissement secoua tout mon corps... Comment avaient-ils pu ? Devant leurs airs fuyants et leur bref aurevoir, sans explication, je restai sidérée, pétrifiée, la rage bouillonnante au cœur, mais impuissante ... en cet instant je les hais profondément ... Tandis que la grande porte se refermait derrière eux et sur moi, je me sentis liquéfiée, mais je restai raide et toisai la petite sœur tourière qui me faisait face dans sa robe de bure blanc écru et sa chasuble marron qui encadrait un petit visage aux grands yeux bruns foncés. Gentiment elle me guida, silencieuse, à travers un long cloître à l'odeur religieuse, avec ses vieilles arcades encadrant une petite cour. Une sensation d'enterrée vivante m'étreignit ... je me sentis dépossédée de ma vie, de mes frères et sœurs ( la majorité à vingt et un ans, m'offrait un long séjour de plus de cinq ans dans ce nouvel environnement... Impossible de crier, ni mon désespoir, ni ma colère tant je me sentis bloquée, l'injustice des adultes m'atteignit de plein fouet, et je ne pouvais m 'en défendre, incapable de raconter ce que je vivais chez nous... surtout pas ici...). Puis, elle m'orienta vers la lingerie où je dus me déshabiller complètement, quittant y compris mes serviettes hygiéniques en éponge et coton pour adopter la tenue spécifique à l'établissement. Le tout portait le N° 60. Mon cycle menstruel, commencé le matin, s'arrêta durant six mois, et au cours de la première année d'enfermement, je fus prise le soir de grosses crises d'asthme qui m'obligèrent à passer mes nuits assise sur mon lit pour chercher ma respiration et calmer la douleur.

L'étape suivante me conduisit au centre d'observation, où en principe chaque nouvelle pensionnaire restait trois mois. Dans la journée nous pouvions, lire ou avoir quelques activités, rencontrer une psychologue et le soir, nos cellules étaient fermées à clef, mais je ne livrai à personne les raisons qui m'avaient conduites ici, par peur farouche de la dispersion familiale qui me muselait malgré ma haine envers le paternel... Les instants où je parvenais à trouver le sommeil, d'insoutenables cauchemars où je rêvais que je lui éclatais la tête à coup de pieds, me réveillaient en sueur et en pleurs.

Devant mon souhait de reprendre une scolarité, je ne restais que trois jours en ce lieu d'accueil et l'on me descendit à «la Grande classe » celle des brebis égarées, un petit monde dans un grand où je fis connaissance avec les délinquances diverses : la prostitution de jeunes mineures, raflées dans les bas quartiers de Marseille, les fillettes qui, comme moi, avaient dû subir le viol des adultes, par le père, le grand-père, l'oncle, le frère... Je croyais mon cas exceptionnel, mais là, je découvris un univers où le sordide le disputait aux cas les plus émouvants, comme cette jeune tahitienne par la mère et sénégalaise par le père, enfermée chez nous, en attendant un mariage contre son gré. Également cette très belle officier de l'armée égyptienne, qui déserta les siens par amour d'un gradé anglais. Celui-ci lui avait promis la lune, et une fois sur le bateau, l'offrit à tous les copains et l'abandonna sur le vieux port où elle fut ramassée par les flics et amenée ici... Nous étions en pleine guerre du Canal de Suez. Après enquête et démarches, elle dut être renvoyée dans son pays et fusillée pour désertion. J'en avais beaucoup voulu à notre supérieure de ne pas l'avoir gardée avec nous. Nous avions aussi reçu cette jeune Algérienne dont toute la famille avait été abattue par le FLN. Gravement blessée, elle survécut, cachée chez nous, attendant, comme témoin à charge, le procès des assassins... Dans ce marasme, j'allais aussi découvrir l'amitié - qui dure encore à ce jour- l'esprit d'équipe, découvrir que les différences peuvent être très enrichissantes, que cette maison « de correction » permettait une ouverture d'esprit que je ne connaissais pas chez moi. Je réalisai très vite qu'elle représentait, pour beaucoup d'entre nous, un véritable refuge où l'on pouvait apprendre l'élémentaire de la vie. Bien entendu, ce ne fut pas lors de mon arrivée que je pris conscience de tous ces côtés positifs, pourtant très vite je pris assez sagement ma place dans la classe.

Derrière ces hauts murs se trouvait un autre lieu, « La préservation ». A l'écart de notre lieu de vie, il regroupait les filles « que le péché de chair n'avait encore pas perverties ». Nous les appelions avec ironie, « les préservées des courants d'air ». Nous ne les rencontrions qu'en de très rares occasions.

L'ensemble était géré par des « Mères » issues, disait-on, de la bonne société. Dotées d'un casier judiciaire vierge elles apportaient à la communauté une dot de un million de francs dans les années 50, si je m'en souviens bien. La grande classe était régie par Mère Marie de Sainte Thérèse d'Avila, secondée par Mère Saint Alphonse. Celle-ci s'occupait essentiellement des ateliers de confection car le Bon Pasteur travaillait pour l'extérieur, pour faire vivre tout cet ensemble. Un peu pète sec, elle était toujours accompagnée de sa petite chienne ratière obèse, que beaucoup plaignaient pour ses grandes abstinences lors de ses chaleurs, s'amusant à tourmenter l'animal pour faire rire la galerie.

Notre mère directrice, une Corse au caractère bien trempé, capable de colère parfois, mais assez juste, me plut bientôt, par sa grande ouverture d'esprit. Pour une religieuse de cette époque, je trouvais cela peu banal. Sous sa chasuble, je lui donnais 50/55 ans. Peu souvent dupe de nos petits coups fourrés d'ados gouailleuses marquées trop tôt par la vie mais dont les âmes d'enfants toujours prêtes à l'arrogance, à l'ironie, devait souvent la faire rire sous cape. Elle ne supportait pas la méchanceté gratuite et le manque de respect flagrant. Nous la craignions mais la respections.

La petite mère tourière, originaire d'Algérie, insignifiante à nos yeux, déambulait un peu partout avec ses trousseaux de clés. Nous nous en méfiions, car, à l'affût de tout, elle ne se gênait guère pour nous moucharder à l'occasion. Les petites sœurs Madeleines, cloitrées qui, à l'inverse des mères portaient la robe marron et la chasuble blanche, prêtaient main-forte dans tous les travaux quotidiens. Souvent anciennes pensionnaires, elles prenaient le voile, peut-être par conviction et foi, mais je présume, aussi, prises dans cette atmosphère, cette ambiance religieuse, ou plus simplement, par peur de la vie extérieure. Subir l'enfermement très protecteur, pendant des années n'incite pas toujours à oser vivre libre. Certaines y entraient pour suivre une amie, car si l'on ne possède pas de famille, les amitiés peuvent prendre une place importante.

Nos journées réglées, comme dans nombre de pensionnats de ces années-là, me semblèrent bien plus acceptables qu'à la maison, moins sévères, et surtout plus saines. Nous avions trois dortoirs que l'on appelait « box » , le rose, le vert et le bleu pour une soixantaine de filles. Dans le couloir, une longue rangées de lavabos (avec eau froide seulement), nos serviettes, nos gants de toilette nids d'abeilles, un savon de Marseille et le dentifrice rose dans une petite boîte ronde en métal... Le grand luxe ! Mais, chez nous ce n'était pas mieux.

Après le débarbouillage et la prière, nous refaisions nos lits et le nettoyage des sols, avant l'heure exquise du petit déjeuner. Notre réfectoire, spacieux avec ses tables et ses bancs nettoyés qui sentaient bon la cire, me paraissait le lieu le plus convivial. Après chaque repas, la remise en état du réfectoire était de mise... Ensuite chacune partait vers ses activités :

- pour les scolaires : préparer le BEPC en 2 ans, les CAP d'art ménagers, couture, sténodactylo

- pour les manuelles : ateliers de confection, la buanderie où l'on entretenait non seulement notre linge mais où l'on nettoyait les draps des compagnies mixtes de navigation marseillaises et les repassions aux calandreuses.

La première année scolaire de mon arrivée, bien entamée déjà, je fis trois mois de sténodactylo, (avec une vieille machine " underwood " ) au bout desquels je passai mon examen de 80 mots minute avec succès. Malgré tout, je ne me sentais guère l'âme d'une secrétaire et à la rentrée suivante, je m'inscrivis au BEPC.

Pendant les vacances scolaires, les étudiantes devaient travailler, ce qui nous permettait de recevoir un petit pécule pour nous offrir d'humbles fantaisies comme des savonnettes ou de la crème Nivea.

Vers 11h, nous avions une réunion dans une grande salle où l'on débattait de tous les problèmes internes, ou des informations externes, en dénouant des ficelles, car il ne fallait pas rester inactives.

Les week-ends, nous laissaient un peu plus de liberté pour lire, dessiner, chanter les derniers tubes de ce temps-là, écouter de la musique sur la radio que la Mère nous branchait. Tout cela, bien sûr, après la messe. Je me rappelle avec émotion de « Only you », qui me fichait un sacré cafard. Les dimanches nous avions droit à un peu de vin à table, certainement bien noyé, mais celles qui ne l'aimaient pas le donnaient aux copines... et parfois nous assistions à de bonnes rossées entre elles, lorsque certaines en avaient trop consommé.

Nous avions une grande cour dont les hauts murs nous séparaient de l'hôpital de la Conception. Quelques-unes fuguèrent de ce côté, aidées, parfois, par de jeunes internes... C'était toujours une aventure craquante à se raconter, lorsqu'elles y parvenaient... mais elle ne durait souvent que l'espace de quelques heures. Nous passions le plus clair de nos moments libres dans la deuxième cour, celle qui donnait vers le réfectoire et desservait les douches que nous prenions une fois par semaine. Je participais, lorsque je n'avais pas classe, à l'école d'arts ménagers, pour apprendre à cuisiner, mais surtout parce que les repas y étaient bien meilleurs que notre quotidien !

Certaines pratiquaient le sport et les meilleurs participaient à des concours avec d'autres établissements scolaires de Marseille : gym, natation, et, les choristes - dont je faisais partie - allaient chanter la messe à notre Dame de la Garde. Cela nous permettait de respirer un brin de liberté.

Une fois par trimestre, je rentrais chez mes parents pour quatre ou cinq jours tout comme celles que les parents pouvaient recevoir. Je n'avais pas été placée par un juge ce qui me permit ce petit avantage par rapport à beaucoup de mes compagnes, orphelines ou seules, sans famille, ou placées par jugement, qui ne sortaient pour ainsi dire jamais, sauf, si elles pratiquaient le sport. Certaines en profitèrent, pour me faire passer en douce, leur courrier à poster, bien souvent adressé à leurs amoureux. J'en mettais dans mes culottes, mes soutiens-gorge, persuadée de tromper notre supérieure en beauté... mais un jour, elle me dit « Vous vous croyez maligne ? Je n'ignore pas que vous partez avec du courrier sous vos vêtements ». J'en fus baba... Peut être qu'une jalouse nous avait dénoncées. Pour les réponses de leurs amoureux, nous avions adopté une méthode infaillible, qu'elle ne découvrit jamais. Nous faisions adresser le courrier chez une collègue, dont la maman, prostituée, s'était faite notre complice. Elle ramenait à sa fille de grands paquets de poudre Bonus (et oui, Bonus existait déjà !) pour laver son linge, dans lesquels elle insérait ce courrier attendu avec tant d'impatience.

Notre directrice, je le redis, très ouverte, autorisait les filles de seize ans et plus, lorsqu'elles manifestaient le souhait de chercher du travail, à regarder les offres sur le journal, et à s'y présenter. Lorsqu'elles en trouvaient elles pouvaient, en attendant mieux, vivre au home de jeunes filles qui dépendait de l'établissement. Elles vivaient alors en semi-liberté et lorsqu'elles volaient de leurs propres ailes, elles obtenaient leur sortie, avant même leur majorité parfois.

Je pourrais rajouter qu'une certaine homosexualité existait dans cet environnement clos, uniquement féminin, à un âge où les premiers émois, bouleversés par le flot hormonal, s'éveillent, avec un besoin affectif très présent, et l'ambiguïté de l'adolescence. Quelques couples se sont créés, si l'on peut parler ainsi, car seuls les sentiments, et quelques petits bisous volés en cachette, entraient en jeu, en ces années où l'on prêchait la virginité de la jeune fille... Je ne pense pas qu'il en fut autrement. Souvent, lorsqu'elles retrouvaient le monde extérieur, elles se mariaient. Je peux le dire, dans la mesure où j'ai eu, après mon départ, quelques contacts avec certaines de ces collègues ... cela ne m'a jamais choquée. Abuser, violenter un enfant sans défense, ça, c'est choquant, révoltant et condamnable. Mais l'affection consentie de part et d'autre, m'a toujours paru normale. Aussi, je comprenais très bien ces camarades et souvent, j'avais droit à leurs confidences.

L'enfermement, que mes parents m'infligèrent, n'eut pas l'effet escompté par eux, bien au contraire, il me délivra de l'emprise funeste paternelle, et me permit d'espérer en des jours meilleurs. En 1958, je me présentais à l'examen du BEPC, préparé en une année au lieu de deux, (ce qui représentait quatre ans en extérieur). De ce fait, la prof me fit faire quelques impasses comme le cours sur les miroirs plans, car ce sujet avait été donné pendant sept ans d'affilée, par contre, nous avions forcé sur l'acide acétique ... Durant cette année scolaire, aucune de mes notes n'étaient en dessous de 16, et je pensais réussir aisément. Hélas, j'eus la super chance de tomber sur ces fameux miroirs plans et dû rendre feuille blanche, ce qui ne m'autorisait pas, malgré les autres notes à repasser en septembre... où les repêchées tombèrent sur " l'acide acétique " ! Dégoûtée, je ne voulus pas reprendre une année supplémentaire, je voulais travailler, j'avais hâte de sortir de pension, et surtout de ne pas revenir vivre avec mes parents. Je me plaçais comme bonne à tout faire pour quitter le Bon Pasteur, et tenter de gagner mon indépendance. Entre temps, mon beau-père avait demandé à partir en Afrique. ( je voulais depuis toute petite, devenir infirmière dans ces pays, et il pensait pouvoir continuer à régner sur moi de ce fait ). Il me manquait trois ans pour être majeure et je réalisais qu'il ne me laisserait jamais vivre seule en France. Je décidais de me marier avec mon premier flirt, pour lui échapper définitivement. Deux mois après mon départ du Bon Pasteur, la cérémonie eut lieu...

Ma vie, tout azimut, certes, ne fut peut-être pas un long fleuve tranquille, car l'on ne sort jamais indemne d'une enfance pareille. La psychothérapie aurait pu me faire avancer beaucoup mieux, mais à cette époque, elle balbutiait, et personne vraiment ne se préoccupait des états d'âme des enfants ou des ados. Il me fallut attendre la quarantaine pour m'ouvrir à ses pratiques. Je suis donc restée une écorchée tout au long de mon parcours, mais, tenace, entêtée, en dépit des épines du chemin, de mes erreurs. Malgré mes doutes, mes hésitations, j'ai poursuivi ma route, tombant, me relevant, fonçant parfois, tête baissée, dans tant de murs !

Elle aurait pu, être meilleure, mais aussi pire. Malgré mon enfance chahutée, la pension avec les exemples de vies rencontrés en ces lieux, m'a permis de rester sur les rails de l'existence en dépit des cahots....

Je ne crois pas qu'en cette époque, elle pouvait remplacer une vie familiale normalement conçue. Les manques graves ne restent pas que dans notre mémoire... Lorsque l'on n'a rien appris de logique, de droit, et que nos parents, sensés être nos référents font gravement défaut, il reste difficile de ne pas se tromper, de ne pas faire de mal autour de soi, sans le vouloir et surtout difficile de faire des choix judicieux. On cherche une voie, oui, mais laquelle prendre parmi tous les méandres de la vie ? Je reconnais que ce séjour m'a permis de devenir une battante et d'oser prendre des décisions, peut- être pas toujours extra, mais, elles ont été les miennes. Ce n'est sans doute pas tout à fait innocemment que je me suis orientée vers la psychiatrie quelques années plus tard, qui m'a offert quelques réponses aux nombreuses questions qui se sont posées sur le pourquoi, le comment... Mais que de temps perdu, que de souffrances reçues et infligées.

Mère Marie de Sainte Thérèse devait avoir perçu mon tempérament, car, souvent elle me recommandait : "G. , ne faites surtout jamais de politique " ... et ... je l'ai écoutée... en partie...»

Lundi 9 Février 2015

 
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